Face à l’urgence climatique, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à annoncer des objectifs de réduction de leurs émissions. Mais entre une promesse affichée dans un rapport annuel et une trajectoire réellement compatible avec les données scientifiques, l’écart peut être considérable. C’est précisément là qu’intervient la Science Based Targets initiative, plus connue sous l’acronyme SBTi.
La SBTi aide les organisations à définir des objectifs climatiques cohérents avec ce que la science estime nécessaire pour limiter le réchauffement mondial. Elle ne se contente donc pas de demander : « Que pouvons-nous réduire ? » Elle pose une question plus exigeante : quelle réduction devons-nous atteindre, et à quel rythme, pour contribuer équitablement à l’effort climatique mondial ?
La SBTi, de quoi parle-t-on exactement ?
La SBTi est une initiative internationale portée notamment par le CDP, le Pacte mondial des Nations unies, le World Resources Institute et le WWF. Son rôle est d’accompagner les entreprises dans la définition d’objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre alignés sur les connaissances scientifiques.
Le principe est simple : une entreprise ne choisit pas uniquement un pourcentage de réduction parce qu’il semble ambitieux ou compatible avec son budget. Elle s’inscrit dans une trajectoire climatique qui tient compte du budget carbone mondial, des secteurs d’activité, du niveau d’émissions et de l’objectif de limitation du réchauffement.
On parle alors d’objectifs « fondés sur la science », ou science-based targets. La SBTi vérifie ensuite que les objectifs proposés respectent ses critères méthodologiques. Il est utile de le préciser : la SBTi ne délivre pas une certification générale de l’entreprise. Elle valide des objectifs climatiques selon un référentiel défini. Cette nuance compte, notamment dans les communications destinées aux clients, aux investisseurs et aux parties prenantes.
Pourquoi inscrire sa stratégie climatique dans ce cadre ?
Sans méthode commune, les engagements climatiques peuvent rapidement devenir difficiles à comparer. Une entreprise peut annoncer une baisse de 30 % de ses émissions, tandis qu’une autre affiche 50 %. Pourtant, ces deux objectifs ne reposent pas forcément sur la même année de référence, le même périmètre ou la même durée.
La SBTi apporte un cadre qui permet de limiter les approximations. Elle oblige notamment l’organisation à :
- mesurer ses émissions selon des catégories précises ;
- définir une année de référence cohérente ;
- couvrir les émissions directes et indirectes pertinentes ;
- fixer un calendrier de réduction crédible ;
- préciser les leviers opérationnels mobilisés ;
- suivre régulièrement les progrès accomplis.
Cette démarche peut également renforcer la crédibilité de la stratégie auprès des investisseurs, des donneurs d’ordre et des collaborateurs. Dans un contexte où les allégations environnementales sont scrutées avec davantage d’attention, disposer d’objectifs validés par un cadre reconnu constitue un signal de sérieux.
Mais il ne faut pas voir la SBTi comme un simple label à afficher sur une page « nos engagements ». C’est plutôt une boussole. Et une boussole n’a d’intérêt que si l’on accepte de modifier sa route lorsqu’elle indique que l’on s’éloigne de la destination.
Les émissions à prendre en compte : scopes 1, 2 et 3
La première étape consiste à établir un bilan des émissions de gaz à effet de serre. Celui-ci s’appuie généralement sur les trois catégories définies par le Greenhouse Gas Protocol.
Le scope 1 regroupe les émissions directes de l’entreprise : combustion de gaz dans une chaudière, carburant consommé par une flotte de véhicules, émissions liées à certains procédés industriels ou fuites de fluides frigorigènes.
Le scope 2 concerne les émissions indirectes liées à l’énergie achetée, principalement l’électricité, la chaleur, la vapeur ou le froid. Une entreprise qui achète de l’électricité ne produit pas nécessairement les émissions sur son propre site, mais elle contribue à la demande énergétique du système.
Le scope 3 rassemble les autres émissions indirectes de la chaîne de valeur. Il peut s’agir des matières premières, du transport des marchandises, des déplacements professionnels, de l’utilisation des produits vendus, de leur fin de vie ou encore des achats de services.
Dans de nombreux secteurs, le scope 3 représente la majeure partie de l’empreinte carbone. Pour un fabricant de composants électroniques, par exemple, les émissions liées aux matériaux et à la fabrication externalisée peuvent largement dépasser celles de ses bureaux. Pour un acteur de l’agroalimentaire, l’amont agricole, l’emballage et la distribution pèseront souvent davantage que les émissions de ses propres bâtiments.
Se concentrer uniquement sur les chaudières et les ampoules serait donc un peu comme vouloir vider une baignoire avec une cuillère à café : l’effort existe, mais il ne se situe pas au bon endroit.
Comment fonctionne la démarche SBTi ?
La définition d’objectifs alignés sur la science suit plusieurs étapes. La première consiste à clarifier le périmètre de l’organisation : filiales, activités, sites, pays, participations et chaînes de valeur concernées.
Vient ensuite la collecte des données. Cette phase peut sembler très technique, mais elle est stratégique. Il faut réunir les consommations d’énergie, les volumes de matières achetées, les distances de transport, les données de production, les déplacements et les informations disponibles auprès des fournisseurs.
Lorsque les données précises manquent, des facteurs d’émission ou des estimations peuvent être utilisés. L’objectif n’est pas d’attendre une donnée parfaite pour agir. En revanche, il est essentiel de documenter les hypothèses et d’améliorer progressivement la qualité du suivi.
L’entreprise choisit ensuite ses objectifs de court terme. Ceux-ci portent généralement sur une échéance d’environ cinq à dix ans et doivent correspondre à une réduction substantielle des émissions sur cette période. Les objectifs doivent être suffisamment ambitieux pour rester cohérents avec une trajectoire climatique compatible avec l’Accord de Paris.
La SBTi distingue également les objectifs de long terme associés à la neutralité carbone. Une entreprise qui vise le net zéro doit réduire très fortement ses émissions sur l’ensemble de sa chaîne de valeur avant de recourir à des absorptions carbone pour les émissions résiduelles. Acheter des crédits pour compenser une croissance continue des émissions ne constitue donc pas une stratégie net zéro robuste.
Une fois les objectifs définis, l’entreprise les soumet à la validation. Les critères diffèrent selon la taille de l’organisation, le secteur et la nature des émissions. Certaines entreprises peuvent suivre une démarche simplifiée, tandis que les grandes entreprises doivent fournir une documentation plus complète et couvrir une part significative de leurs émissions indirectes.
Transformer un objectif climatique en plan d’action
La validation SBTi n’est pas le point d’arrivée. C’est le moment où la stratégie doit devenir opérationnelle. Un objectif ne réduit aucune tonne de CO2 à lui seul. Ce sont les décisions prises dans l’entreprise qui produisent les résultats.
Dans l’industrie, les leviers peuvent inclure l’électrification des procédés, l’amélioration de l’efficacité énergétique, la récupération de chaleur, le recours à des matériaux moins carbonés ou la réduction des pertes de production.
Dans le bâtiment, la rénovation thermique, la sobriété des usages, le pilotage intelligent des équipements et la décarbonation des systèmes de chauffage peuvent constituer des priorités. Dans le transport et la logistique, la mutualisation des flux, l’optimisation des itinéraires, le report modal ou l’électrification progressive des véhicules offrent d’autres pistes.
Le scope 3 exige souvent une transformation de la relation avec les fournisseurs. Une entreprise peut demander des données d’émissions plus précises, intégrer des critères climatiques dans ses appels d’offres, accompagner ses partenaires ou revoir certains cahiers des charges.
Imaginons une entreprise qui fabrique des équipements pour l’énergie. Son bilan révèle que 70 % de ses émissions proviennent des matériaux achetés. Elle pourrait améliorer la performance énergétique de ses bureaux, mais le gain resterait limité. Une stratégie plus efficace consisterait à travailler avec ses fournisseurs d’acier et d’aluminium, à intégrer davantage de matière recyclée, à repenser la conception des produits et à réduire leur masse. Le bilan carbone devient alors un outil de décision industrielle, et non un simple document de reporting.
Les erreurs fréquentes à éviter
La première erreur consiste à annoncer un objectif avant d’avoir compris son périmètre. Une réduction de 50 % peut sembler spectaculaire, mais que recouvre-t-elle exactement ? Les émissions de la chaîne de valeur sont-elles incluses ? L’objectif porte-t-il sur les émissions absolues ou sur l’intensité carbone par produit ? L’année de référence est-elle représentative ?
La deuxième erreur est de confondre réduction et compensation. Les crédits carbone peuvent jouer un rôle pour certaines émissions résiduelles, mais ils ne remplacent pas les actions de réduction. La priorité reste toujours la baisse réelle des émissions à la source.
La troisième erreur est de laisser la direction du développement durable porter seule le sujet. Une trajectoire climatique touche les achats, la production, la finance, la recherche et développement, les ressources humaines, le marketing et la direction générale. Sans gouvernance transversale, le plan risque de rester un catalogue de bonnes intentions.
Enfin, certaines entreprises sous-estiment l’importance de la communication. Il vaut mieux expliquer honnêtement les progrès, les difficultés et les ajustements que multiplier les formules vagues. Une trajectoire crédible n’est pas parfaitement linéaire. Elle doit surtout être suivie, documentée et corrigée lorsque les résultats s’écartent des objectifs.
Quels bénéfices pour l’entreprise ?
Une démarche SBTi peut d’abord améliorer la qualité du pilotage. En identifiant les principaux postes d’émissions, l’entreprise repère parfois des sources de gaspillage, de dépendance énergétique ou de vulnérabilité aux fluctuations des prix.
Elle peut aussi stimuler l’innovation. Réduire l’empreinte d’un produit impose souvent de revoir sa conception, ses matériaux, son usage ou sa durée de vie. Ces transformations peuvent ouvrir de nouveaux marchés et répondre à la demande croissante de clients plus attentifs aux impacts environnementaux.
La démarche favorise également la mobilisation interne. Les collaborateurs comprennent mieux le rôle de leurs décisions quotidiennes lorsqu’elles sont reliées à une trajectoire mesurable. Encore faut-il leur donner des moyens d’action concrets : données accessibles, objectifs par métier, formation et indicateurs compréhensibles.
Enfin, une stratégie climatique structurée permet d’anticiper les évolutions réglementaires et les attentes des grands donneurs d’ordre. Les entreprises capables de mesurer leurs émissions et de démontrer leurs progrès disposeront d’un avantage dans les appels d’offres et les chaînes de valeur qui se décarbonent.
Une démarche exigeante, mais accessible
La SBTi peut impressionner par son vocabulaire, ses critères et ses exigences de données. Pourtant, la logique fondamentale reste accessible : mesurer ce qui émet, comprendre où se situent les principaux leviers, fixer un rythme de réduction cohérent avec la science, puis transformer cet objectif en décisions vérifiables.
Pour avancer efficacement, une entreprise peut commencer par réunir une équipe projet, réaliser un bilan suffisamment robuste, identifier les postes prioritaires et construire plusieurs scénarios de réduction. Il est également utile d’associer rapidement les fournisseurs et les métiers opérationnels, car les solutions les plus pertinentes se trouvent rarement dans un seul service.
La certification SBTi — ou, plus précisément, la validation d’objectifs par la SBTi — ne doit donc pas être traitée comme une formalité administrative. Elle invite l’entreprise à passer d’une ambition générale à une feuille de route chiffrée. Le véritable enjeu n’est pas seulement d’obtenir une validation, mais de faire vivre la trajectoire dans les budgets, les investissements, les achats et les produits.
Dans un monde où les engagements climatiques sont de plus en plus observés, la différence se fera moins sur la promesse que sur la capacité à agir, mesurer et progresser. La science fournit le cap. À chaque organisation désormais de décider comment avancer, avec quels moyens et à quel rythme.
