Les outils d’intelligence artificielle générative – de ChatGPT à Midjourney en passant par Notion AI ou Mistral – sont en train de devenir des compagnons quotidiens pour les entrepreneurs, chefs de projet et ingénieurs. Ils promettent vitesse, productivité et idées à la demande. Mais une question demeure : comment tirer parti de cette puissance sans diluer votre singularité créative, votre expertise métier et votre style propre ?
L’enjeu n’est pas de « remplacer » la créativité humaine, mais de l’augmenter. Cela suppose de repenser votre manière de travailler, de structurer vos projets et d’interagir avec ces nouveaux outils.
Passer d’une logique de remplacement à une logique d’augmentation
La plupart des déceptions avec l’IA viennent d’un malentendu : attendre d’un outil qu’il produise un résultat final prêt à l’emploi. Dans cette approche, vous perdez forcément en singularité, car les modèles génératifs produisent des contenus statistiques moyens, calibrés sur d’énormes volumes de données.
La bonne approche consiste à considérer l’IA comme un « assistante créative », jamais comme l’auteur principal. Dans les entreprises les plus avancées, l’IA est intégrée dans des workflows où l’humain :
- définit le problème à résoudre, le contexte, les contraintes ;
- oriente la production de l’IA via des prompts précis ;
- filtre, critique et réécrit systématiquement les sorties ;
- ajoute la connaissance métier, la nuance et le style.
Des agences comme Publicis ou WPP ont mis en place des « AI playbooks » internes qui imposent cette logique d’augmentation. Les créatifs utilisent Midjourney, DALL·E ou Stable Diffusion pour explorer des pistes visuelles, mais la direction artistique finale reste purement humaine.
Structurer votre “empreinte créative” avant d’utiliser l’IA
Pour éviter de vous fondre dans la masse de contenus générés par IA, commencez par documenter votre singularité, de manière très concrète. Créez un référentiel personnel ou d’équipe que vous pourrez ensuite injecter dans vos prompts.
Ce référentiel peut inclure :
- Votre ton : formel, direct, provocateur, pédagogique, technique, etc. ;
- Votre style : phrases courtes ou longues, métaphores, exemples métier, niveau de vulgarisation ;
- Votre point de vue : ce que vous défendez, ce que vous refusez, vos principes ;
- Vos références : livres, auteurs, frameworks, cas d’usage issus de votre secteur ;
- Votre vocabulaire métier : jargon spécifique, acronymes internes, produits, clients clés.
De nombreuses équipes innovation créent aujourd’hui un « manuel de style IA » qu’elles stockent dans Notion, Coda ou Confluence, et qu’elles copient-collent dans leurs prompts. D’autres vont plus loin en utilisant des solutions comme ChatGPT Team ou Retrieval (RAG) sur Mistral pour connecter directement l’IA à leurs documents internes.
Plus votre identité créative est définie en amont, plus vous pouvez guider l’IA pour qu’elle produise du contenu aligné avec ce que vous êtes, plutôt qu’un texte générique.
Maîtriser l’art du prompt comme compétence créative
Le « prompt engineering » n’est pas qu’un jargon de technophile. C’est un véritable levier de différenciation. Un bon prompt, c’est un brief créatif extrêmement bien formulé, qui encode votre façon de penser.
Quelques pratiques efficaces :
- Donner un rôle clair à l’IA : « Tu es un chef de produit SaaS spécialisé B2B, habitué aux cycles de vente longs… » ;
- Décrire votre audience : « Article pour des dirigeants industriels familiers du Lean mais novices en IA… » ;
- Imposer des contraintes stylistiques : structure, longueur, niveau de détail, ton, exemples obligatoires ou interdits ;
- Donner des exemples de votre propre production : coller un texte que vous avez écrit et demander : « Analyse mon style et imite-le pour la suite. »
Des solutions comme PromptBase, AIPRM (extension pour ChatGPT) ou FlowGPT permettent de s’inspirer de prompts performants utilisés par d’autres fondateurs et product managers. L’idée n’est pas de copier, mais de comprendre comment structurer une demande précise et contextualisée.
Utiliser l’IA dans les phases où elle apporte le plus de valeur
Pour préserver votre valeur ajoutée, il est stratégique de savoir sur quels segments du processus créatif l’IA est la plus efficace – et lesquels doivent absolument rester humains.
En pratique, les outils IA sont excellents pour :
- La divergence : générer rapidement 50 idées de fonctionnalités, 10 angles d’articles, 5 variantes de pitch, des noms de produits ;
- La structuration : transformer des notes brutes en plan, synthétiser une réunion, créer la trame d’un rapport ;
- La reformulation : adapter un message à différentes cibles, simplifier pour un board non technique, internationaliser ;
- La veille : résumer des rapports, comparer des approches, dégrossir une étude de marché.
En revanche, gardez un contrôle humain fort sur :
- Les décisions stratégiques : choix de positionnement, arbitrages de roadmap, priorisation produit ;
- Les messages sensibles : communication de crise, RH, juridique, sujets de réputation ;
- La dimension politique dans l’organisation : gestion des parties prenantes, jeux d’influence, culture interne ;
- L’intégration aux spécificités de votre contexte : contraintes réglementaires, clients clés, histoire de l’entreprise.
Une bonne pratique consiste à cartographier votre processus de travail (par exemple avec Miro, FigJam ou Whimsical) et à annoter chaque étape : « IA-friendly » ou « strictement humain ». Cette carte devient votre guide d’usage responsable de l’IA.
Créer votre “stack IA” au service de vos projets
Plutôt que de tester des outils au hasard, concevez votre propre stack IA en fonction de vos besoins métier. Par exemple :
- Pour un product manager :
- ChatGPT / Mistral pour synthétiser les retours clients et générer des user stories ;
- Notion AI pour transformer les notes de réunions en specs structurées ;
- Jasper ou Copy.ai pour des brouillons de messages produit, changelogs, emails aux clients.
- Pour un entrepreneur :
- Des assistants IA intégrés à HubSpot, Salesforce ou Pipedrive pour préparer des emails commerciaux ;
- Des outils comme Perplexity ou AlphaSense pour la recherche de marché ;
- Des générateurs de pitch deck comme Tome ou Gamma pour accélérer la mise en forme.
- Pour un ingénieur ou chef de projet technique :
- GitHub Copilot, Codeium ou Tabnine pour accélérer le développement ;
- ChatGPT avec des plugins ou un modèle local pour générer de la documentation technique ;
- Des assistants IA intégrés à Jira, Linear ou Asana pour écrire et prioriser les tickets.
L’essentiel n’est pas de multiplier les outils, mais d’identifier où ils s’insèrent dans vos rituels existants (daily, revue de backlog, comité produit, sprint review, comité innovation…) sans les dénaturer.
Garder la main sur la qualité et l’éthique
L’un des grands risques des contenus générés par IA est l’illusion de justesse. Le texte est fluide, bien structuré… mais parfois factuellement faux, biaisé ou creux. Pour un lecteur expert, ces failles se voient immédiatement et dégradent votre marque personnelle et celle de votre organisation.
Mettre en place des garde-fous est indispensable :
- Relire systématiquement : aucun texte généré ne doit sortir tel quel sans validation humaine ;
- Fact-checker : vérifier les chiffres, les sources, les citations, surtout sur des sujets réglementaires ou techniques ;
- Assumer votre voix : ajuster les tournures, ajouter vos exemples terrain, vos anecdotes, vos objections ;
- Être transparent quand c’est pertinent : certaines entreprises indiquent que des assistants IA ont été utilisés, notamment pour des contenus non stratégiques.
Des plateformes comme Writer ou Jasper for Business proposent des contrôles de conformité intégrés (ton, mentions légales, charte éditoriale). Certaines grandes organisations déploient même des modèles IA internes, entraînés sur leurs propres documents, pour limiter les fuites de données et mieux maîtriser les biais.
Transformez vos équipes en “duos hybrides” humain + IA
Au-delà des outils, la vraie révolution se joue dans les compétences et la culture des équipes. Les organisations les plus agiles ne parlent plus d’« utiliser l’IA », mais de créer des « duos hybrides » : chaque rôle clé est épaulé par un assistant IA spécialisé.
Concrètement, cela peut prendre la forme :
- d’ateliers internes où chacun définit son « assistant idéal » (tâches, style, limites) ;
- de bibliothèques de prompts partagés dans un espace commun (Notion, SharePoint, Google Drive) ;
- de formations courtes et régulières sur les usages concrets dans votre métier, plutôt que des conférences génériques sur l’IA ;
- d’expérimentations encadrées, avec des pilotes sur quelques projets avant un déploiement plus large.
Des entreprises comme Heineken, Schneider Electric ou certaines scale-ups françaises (ex. Alan, Qonto, Back Market) ont déjà lancé ce type de programmes, avec des « AI champions » chargés d’accompagner les équipes métier.
Faire de votre singularité un actif explicite à long terme
Allier IA et créativité n’est pas un sprint, mais un processus continu. Les modèles vont évoluer, les outils aussi, mais votre avantage durable reste votre capacité à formaliser et enrichir ce qui fait votre différence.
Pour cela :
- Capitalisez sur ce que vous produisez : stockez vos meilleurs prompts, vos contenus retravaillés, vos cas d’usage réussis ;
- Documentez vos décisions créatives : pourquoi vous avez retenu telle version, rejeté telle autre ;
- Créez votre base de connaissances (knowledge base) sur des outils comme Notion, Slab, GitBook ou Nuclino, que vous pourrez plus tard connecter à vos modèles IA ;
- Faites évoluer votre manuel de style au fil des projets et de l’évolution de votre marque.
À terme, vous ne serez pas seulement un utilisateur d’outils d’IA, mais le concepteur d’un véritable « système créatif augmenté » propre à votre organisation – un système qui encode vos valeurs, votre expérience terrain, votre compréhension fine du marché, et les amplifie grâce à la puissance des modèles.
C’est cette combinaison – technologie performante + identité claire et assumée – qui fera la différence entre des contenus interchangeables et une innovation reconnaissable, défendable, et difficile à copier.
